"…j'ai
besoin de bouger… je ne sais rien de ce que j'ai dans la tête…..vous
ne comprenez rien… je ne suis pas fou!!!
Ceci est à peu pré un récent échange
avec un jeune homme de 17 ans qui souffre d'un trouble anxieux qui
l'a amené à un abus médicamenteux à
but suicidaire.
Parfois
on a le sentiment de la grande banalité de la souffrance
due à un trouble anxieux comme dans l'exemple précédent,
mais quand elle prend la voix et les traits d'un être vivant
jeune et vibrant devant vous rien n'est plus banal.
L'idée
de consulter un spécialiste, un psychiatre, est impossible
car la peur de la folie que cette image renvoit est directement
proportionnelle à l'angoisse qui est à la base.
Cela est vrai pour tout le monde à n'importe quel âge;
pour un adolescent il est d'autant plus en raison de son état
de transition, de son changement et du processus qui l'habite et
qui le fragilise.
Je
ne vous apprends rien de nouveau lorsque je vous dis que c'est bien
à cet âge que la plupart des syndromes psychiatriques
débutent.
C'est
dans le moment ou le développement s'achève que l'on
voit apparaître des points de rupture, des lignes de faille
dans lesquelles l'adolescent peut basculer. Et c'est bien dans des
moments de mutation, de changement que l'être humain exprime
toute sa particularité, sa virtualité dans le sens
de toutes les possibilités qui se présentent à
lui et qui seront choisies selon les rencontres et les coïncidences
qui vont se croiser avec la trame de son histoire affective et biologique,
avec son bagage culturel et social, ainsi qu'avec son monde fantasmatique,
ses investissements et ses conflits névrotiques.
Ce
qui est propre à cet âge est le fait que la clinique
à travers laquelle la souffrance, le malaise se manifestent
est d’une intensité particulière et parfois
déroutante.
Vous avez certainement du entendre des raisons dérisoires
qui sous-tendaient des passages à l’acte suicidaire
comme par exemple des mauvaise notes ou une rupture sentimentale
ou bien la mort d’un chien.
Aux
yeux des personnes inexpérimentées cela fait sourire,
mais je suis chaque fois frappée par l’intensité
de la souffrance des adolescents, de l’intensité de
leur peine et de leur douleur morale si maladroitement exprimée
sinon que par un geste extrême et terrible.
La spécificité de la clinique à cet âge
ne se manifeste pas que par l’intensité dans l’excès,
mais encore dans le vide, le désinvestissement et dans l’abandon
de tout ce qui été important ou plaisant auparavant.
Comme
la petite enfance, l'adolescence est soumise à une sorte
d'amnésie, mais je suis sure que si vous vous donnez la peine
de vous y pencher vous allez retrouver des souvenirs de vous-mêmes
à cette époque ou l'on se sent perdu, seul pour la
première fois, oû on pense à sa propre mort
pour la première fois, on en sait rien du tout de ce qu'il
nous arrive et qu'on ne peut plus faire appel aux parents ni réels
ni internes.
Les
nécessites sociales et développementales de l'autonomie
s'imposent mais se heurtent à l'attachement profond et sécurisant
d'avec les parents qui deviennent, par renversement projectif, les
persécuteurs et les responsables de l'infantilisation et
de la dépendance.
La prise de conscience qui s'impose par la réalité
biologique et sexuelle de l'adolescent lui ouvre les yeux sur celle
de ses propres parents qui tombent du haut de l'idéalisation
infantile pour se révéler dans toute leur humanité,
mortels, sexuels, décevants. L'attente se transforme en déception,
l'amour en dépendance, la différence en conflit. La
rupture est inévitable.
Je
viens de vous décrire de manière réductive
une partie du processus d'adolescence qui se passe à peu
pres chez tout le monde, mais qui peut être exprimé
de façon subjective à des intensités différentes.
Dans
ce vide défensif que l'adolescent vit, son sentiment d'existence,
son identité sont ébranlés, c'est à
ce moment la que toutes les possibles failles et points des force
entrent en jeux.
La
solidité des identifications, qui se construisent depuis
même la vie fœtale, la qualité des l'environnement
et des interactions avec les adultes de référence
ainsi que leur capacité à absorber et élaborer
leur propre changement de rôle ainsi qu'à se mettre
plus derrière les coulisses, ont un impact véritable
sur la suite et la trajectoire.
La
structure biologique, le tempérament, le caractère,
la capacité d'adaptation, la réactivité, la
tolérance au stress sont aussi de points de force ou de rupture
qui jouent un rôle déterminant dans le devenir de la
fragilisation intrinsèque au processus d'adolescence.
L'adolescent
nous interpelle sur nos valeurs et sur nos assises éthiques
fondamentales.
Dans l'exercice de la relation avec un jeune dans n'importe quel
circonstance, nous mettons en scène notre façon de
concevoir l'autorité, la différence de sexe et des
générations. C'est peut être pour cette raison
que, dès qu'un jeune sollicite un adulte, on risque de voir
se déployer une fixation des positions, un besoin de l'absolu.
C'est comme si l'adulte pour ne pas se sentir happé par le
doute identitaire que l'adolescent lui fait revivre, devait se figer
dans des positions très résolues, déterminées
pour que ses bases identitaires ne soient pas mise en question.
Il
y a un autre cas de figure qui est à l'opposé: ces
adultes qui pensent que pour s'entendre avec les jeunes il faut
être à leur niveau, dans une position d'égale
à égale en adoptant une relation de séduction.
Cette
séparation nécessaire entre le monde des adultes et
celui des adolescents est une faux problème. De toute évidence
il y a une séparation comme entre les enfants et les adultes.
Le fait est que l'adolescent nous provoque par la grande instabilité
de l'idée de lui-même, de la manière de se sentir
vivre, des états de son vécu par moments indépendant
et libre par d'autres impuissant et tout petit.
Ce
qui est complexe pour l'adulte en face de l'adolescent est justement
d'être le même tout en étant attentif à
où l'adolescent se trouve, dans le registre infantile ou
celui de l'adulte en faisant attention à ne pas le démasquer
lorsqu'il est narcissiquement sensible.
Si
je m'attarde sur ces aspects relationnels, c'est parce que de la
façon qu'on a de se positionner et de concevoir l'adolescence
il en découle aussi la manière de l'approcher lorsqu'elle
devient le creux ou' la pathologie et la souffrance s'installent.
Adoptant
la conception de changement, de remaniement, on est prêts
à en accepter le défi de voir éclore toute
la fragilité de l'"être" humain et ceci,
de mon point de vue, est vrai aussi au delà de la période
de l'adolescence mais aussi dans tout les moments de la vie où
des évènements majeures exigent cette même adaptation.
Du
point de vue médical, psychiatrique moi, mes collaborateurs
ainsi que mon service concevons l'adolescence comme le temps de
la mobilisation, de la souplesse, de la recherche où rien
n'est joué à l'avance même lorsque les tableaux
cliniques sont très bruyants.
L'adolescence
est le temps de l'illusion, la différence entre rêve
et réalité est flou. C'est le temps où la construction
d'une nouvelle réalité risque de s'assembler et d'être
la voie de sortie qui permet d'éviter la confrontation à
l'évidence de la finitude, de l'interdit de l'œdipe
et de la fin de la toute puissance infantile.
Et
c'est grâce à ce caractère typique de l'adolescence,
moment dans la vie ou la frontière entre normale et pathologique
est plus fluctuante, qu'une nouvelle conception de la psychose ou
de la maladie mentale a pu se dégager.
Au
delà de sa relevance intrinsèque, la crise du jeune
adulte a un intérêt général car elle
a permis de développer un model plus dynamique de l'ensemble
des troubles psychiatriques aigus.
Ce
mouvement a été inauguré par les études
de Harry Stack Sullivan qui a mis l’accent sur la qualité
de l’environnement humain les aspects intersubjectifs qui
interviennent de façon déterminante dans l’évolution
et la réponse au traitement des patients les plus graves
et plus encore au niveau du rapport, qui s’établit
chez ces derniers, entre l’aigue et le chronique, le traitement
du symptôme et la continuité de soins.
En
effet les affections aiguës montrent de façon plus claire
les limites d'une nosographie que, en s'inspirant à la neurologie
du 19em siècle, avait schématisé les maladies
mentales, les réduisant à des catégories diagnostiques
sous-tendues par des processus morbides rigidement structurés.
Seulement
la psychiatrie française a fait exception en insistant sur
l'originalité, la variété et l'autonomie des
troubles psychiatriques aigus par rapport aux psychoses à
évolution chronique.
Les
études épidémiologiques montrent une nette
tendance à la baisse de l'apparition des troubles psychotiques
chroniques tels que la schizophrénie, et la pratique clinique
nous montre que les troubles tels que les troubles anxieux, de l'humeur
et de la personnalité représentent la majorité
des situations qui arrivent aux urgences.
Le
model krepelinien fixiste a été mis en question justement
entre autres par le caractère extrêmement ample de
la clinique ainsi que par la variabilité des évolutions
possible des pathologies psychiatriques de l'adolescence.
L'approche
psycho-biologique s'est frayé un chemin grâce également
à l'expression clinique de la problématique de cette
époque de la vie.
La
crise de l’adolescence est par définition une crise
psycho-biologique. Il est impossible de séparer le corps
comme une entité prédéterminée dans
sa structure et étape du développement, et corps comme
mouvement et désir. Ces
deux dimensions irréductibles sont bien au centre d’un
trouble émotionnel qui est celui de toute adolescence et,
par là, que tout adolescent nous interroge et nous désarçonne.
Cette
psychopathologie du corps ému, troublé, sans control
est une psychopathologie de l'excès et du paroxysme, domine
désormais la scène au delà de la psychiatre
de l'adolescence pour se retrouver à être l'emblème
des troubles psychiatriques aigus qui remplissent les services d'urgences.
Ces
dernières années, nous sommes confrontés de
plus en plus à une clinique de l'adolescence très
marquée par les aspects traumatiques et dissociatifs, ainsi
que à la présence des troubles aigus conséquents
à la consommation des toxiques qui sont de plus en plus accessibles
et plus précocement utilisés. Ces deux derniers cas
de figure donnent lieu à des tableaux cliniques qui pourraient
être fallacieux et nous dérouter en nous faisant aller
du coté de la psychose, au plus grand damne pour les patients
et leur entourage.
Un
dernier grand chapitre de la spécificité et de la
difficulté diagnostique ainsi que de la thérapie à
l’adolescence est celui du trouble de l’identité
sexuelle, qui nous engage dans des zones de la psyché qui
sont troublantes et angoissantes. Encore une fois, si ce trouble
est abordé soit de manière dramatique ou, à
l’opposé, de manière banalisante, nous faisons
fausse route et obligeons l’adolescent à chercher des
solutions qui seront pathologiques.
Dans
le milieu professionnel, le mot d'ordre est "prudence"
lorsqu'il s'agit de poser des diagnostiques lourds à l'adolescence.
Si les professionnels ainsi que leur politique de soins figent les
patients, ces derniers et leur entourage n'auront ni la force ni
les moyens de se désaliéner. Personne
ici n’est dupe de la valeur hautement stigmatisant d'un diagnostic.
A l'opposé,
une attitude de minimisation, ne se donnant pas les moyens d'évaluer,
de soigner, de soutenir et d'accompagner pour tout le temps qu'il
faut, pourrait empêcher l'identification de ces pathologies
qui, sans les soins et le milieu adéquats, donnent suite
à des évolutions déficitaires subjectivement
et socialement très onéreuses.
L’adolescence
est le moment où, si une fragilité s'exprime, il faut
l'accueillir avec sérénité et compétence
pour que cette même fragilité ne trouve pas de voies
de fixations expéditives et figées.
Le
danger est aisément prévisible, pour un individu en
quête de sens et d'identité chez qui le processus de
maturation l'a exposé à des parties de lui inconnues
et effrayantes. Si on lui donne une représentation de lui
par un diagnostique ou une image de lui pathologique, il risque
d'y adhérer par peur, par inertie, par révolte.
La
littérature scientifique ainsi que les études montrent
que les diagnostiques à l'adolescence ne sont pas stables,
dans le sens que dans les années suivantes, on retrouve des
évolutions favorables et les diagnostiques posées
ne sont pas confirmés.
Pour
ce qui sont les pathologies à haut risque de se chroniciser,
les experts concordent sur le fait qu'à l'heure actuelle,
on n’a pu identifier aucun critère prédictif.
Les signes de souffrance demeurent non spécifiques et généraux
dans le sens qu'ils sont présents dans une grande partie
de diverses problématiques psychiatriques.
Le
risque suicidaire, comme vous savez, est très fréquent
à l'adolescence; le suicide est même la deuxième
cause de mortalité après les accidents de la circulation
à cette époque de la vie. Le
suicide ou la tentative de suicide n'est pas en lui-même un
diagnostic, il est trans-nosographique, c'est à dire qu'il
peut se vérifier dans différents contextes et pathologies
psychiatriques.
Pour
cette raison, nous avons à Genève une unité
de crise pour adolescents suicidants dans laquelle les deux critères
d'admission sont la présence de l'idéation suicidaire
ou passage à l'acte et la capacité d'adhérer
aux soins volontairement.
Dans
ce lieu de soins spécialisés, l’adolescent est
évalué dans toute sa complexité individuelle
et environnementale. Il est mis en condition de participer activement
à la compréhension de son mal-être, de sa vulnérabilité
et de l'interaction de cela avec sa famille et son entourage affectif.
Les
soignants nomment les lignes de failles, les points d'effondrement,
et ils confrontent l'adolescent avec empathie et détermination
en faisant appui sur la partie de lui qui veut grandir et qui veut
être heureuse.
Ce
qui est le plus difficile dans ce travail est le fait de conserver
la capacité de tenir une position d'attente, de laisser venir
les choses à la surface, de ne pas trop anticiper de ne pas
faire appel à un ordre pré-établi mais supposer
un rapport à la discontinuité qui met en jeu l'hétérogénéité
et la complexité de l'adolescent.
La
tentation de céder au besoin de définir, étiqueter,
justifier, caser est compréhensible mais inacceptable. Lorsqu'on
est face à un doute, à un point d'interrogation, à
l'incertitude, nous avons tous la même réaction: fermer
le questionnement, faire taire le doute, arrêter le flottement.
Nous
attribuions à la certitude une valeur de force, de puissance.
Il est vrai que la précarité du doute, l'embarras
de l'hésitation sont pénibles et gênants. On
a l'idée qu'un adulte, d'autant plus s'il est un professionnel,
doit tout savoir, prévoir, anticiper et corriger.
Il
est évident que face à un adolescent vulnérable,
on a tous tendance à assumer une position rassurante par
la maîtrise du problème en présence. Mais par
cette prétendue maîtrise, nous disqualifions les ressources
de l’adolescent et de sa famille et nous l'obligeons à
se retrancher dans une position passive et infantile.
Trop
souvent nous, professionnels, proposons des solutions, des stratégies
qui sont les nôtres sans créer l'espace nécessaire
pour que l'adolescent, avec son entourage, trouve ses propres vois
de sorties qui lui correspondent et qui vont contribuer à
échafauder son identité.
L’adolescence
n’est pas une maladie, il ne faut pas la voir comme une lésion
mais comme une virtualité, l’imaginer comme une main
de cartes trop difficile à intégrer, pas comme un
handicap, mais faire une place au hasard qui peut agencer de façon
imprévisible les vicissitudes d’une vie.
Cela
signifie que non stigmatiser s’est s’inscrire dans une
dimension de l’humain qui interpelle notre capacité
de comprendre ou pas ce dernier comme un point de fracture pouvant
devenir tout autant le point de dérapage de toute nos faiblesses
ou un lieu de changement
Il
y a des pathologies qui vont s'installer malgré toute l'adresse
possible tant de la part des soignants que des familles, mais même
dans ces cas si on a été sensibles à l'aspect
identitaire d'une même pathologie et on a su conserver le
respect et la dignité que chaque individu a au delà
de la classification diagnostique, ce même sujet sera moins
dépossédé de son histoire, moins diminué
de son individualité.
La
stigmatisation sépare, délie, coince, isole, oppose,
fige. Remarquez tous ces termes sont à l'opposé de
tout ce qui est vivant, et si la stigmatisation existe, elle a une
place dans l'humain dans sa difficulté à supporter
le doute, la différence, la souffrance et la diversité,
dans son besoin de se protéger lorsqu'il se sent menacé.
Et si il se sent menacé c'est justement parce qu'il est lui
même vulnérable.
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